Arborescences (12), souvenir, relecture, et projets…

Souvenirs, souvenirs,… En faisant le ménage dans mes écrits, je tombe à nouveau sur ce texte qu’un de mes merveilleux amis avait beaucoup aimé.

Il date du 18 août 2013. Après mon infarctus du 27 juin 2013 au soir ( » la faute à PAS DE CHANCE » comme me le dira un cardiologue…puisque je ne fume pas, puisque je faisais 1h de course à pied par jour à l’époque, et puisque je ne suis pas obèse…) et après qu’on m’ait mis un « stent » (une sorte de petit ressort métallique microscopique) en urgence au niveau de l’une des artères du coeur, j’étais en attente de l’opération de double pontage qui…fut reportée deux fois, et qui n’allait avoir lieu que début septembre en raison de la charge énorme de travail qu’ont les chirurgiens s’occupant de ceux qui ont fait une crise cardiaque. J’écrivais donc, tant que tant, comme pour me raccocher à l’idée que, après l’opération de début septembre, il me serait peut-être donné d’avoir une seconde vie…si je ne « restais pas sur le billard ». Je me rappelerai toujours, et me rappelle en cet instant même avec émotion, ce moment où j’embrassai mes deux fistons juste avant de rejoindre l’hopital en vue de « subir » le « double pontage » et où je me disais intérieurement  » Philippe, c’est peut-être la dernière fois que…tu embrasses tes enfants… », « et tu n’as pas le droit de le leur dire, de leur dire à quel point ils sont les plus merveilleuses choses qui te soient arrivées sur cette terre », « tu n’as pas le droit de les angoisser avec cette idée que cet au revoir est peut-etre un adieu ». Je peine à écrire cette fin de paragraphe, les larmes de 2013 affluent à nouveau et troublent ma vision… Je vous laisse lire mon article de 2013, ci-après :

Éléments pour une éthique. Voici une femme qui s’en fait…(texte de 2013)

Voici une femme qui s’en fait : il est déjà une certaine heure qu’elle juge et présente comme « tardive ». Elle dit à ses amis qu’elle doit rentrer car son conjoint n’aime pas qu’elle ne soit pas là à l’heure du repas. Elle commence à être tendue, à se ronger les sangs, et les conséquences qu’elle imagine déjà mènent son être tout entier à être aux prises avec cette tension. Il lui semble « normal » d’être tendue : c’est, selon elle, la conséquence « normale » de son comportement, lequel outrepasse ce qui lui apparaît comme une règle prescrite et s’imposant à elle de l’extérieur jusqu’à l’accablement. L’accablement, ici, pèse sur elle à la façon dont la chaleur peut être pesante parfois : en étant ce qui, venant de l’extérieur, nous tombe dessus et s’impose à nous, sans que nous y soyons pour quoi que ce soit.

Tout cela, sans qu’elle paraisse s’en douter un seul instant, n’est qu’un tissu de croyances multiples et inextricables qui finissent par enserrer sa propre vie telles les mailles d’un filet : elle est sous emprise. Elle est prise dans le filet des représentations d’un autre qui lui a présenté « le monde », ce qu’il croit ou veut du moins être tel, et dont il a transmis et inculqué la croyance à son entourage. Elle vit dans ce qu’elle croit être « le monde » avec « ce qui se fait », « ce qui ne se fait pas », ce qu’on ne peut pas faire sans tomber sous le coup de la loi de la honte qu’elle croit aussi intangible que la loi de la chute des corps.

Si quelqu’un l’aidait à faire un pas de côté, elle réaliserait plusieurs choses. Elle réaliserait qu’aucune heure n’est « tardive » en elle-même. Elle réaliserait que cette heure tardive qui la taraude n’est pas ce qui la fait sentir du mal être : son mal être vient moins de l’heure dite et jugée tardive que du jugement qu’elle s’est construit ou qu’un autre a construit pour elle au sujet de certaines heures où certaines choses peuvent se faire et pas d’autres. Elle réaliserait que c’est moins son comportement qui est en cause dans ces frayeurs qu’elle laisse s’immiscer en elle que la conception en « prêt-à-penser » de ce comportement à laquelle elle a fait le choix d’adhérer. Elle réaliserait qu’elle n’est pas coincée par la réalité mais par la représentation qu’elle a pris l’habitude de s’en donner et qui a fini par devenir un labyrinthe.

Si quelqu’un l’aidait non seulement à faire un pas de côté, mais à cerner maintenant les problèmes et à voir comment certains sont construits sur du sable, elle retrouverait peut-être une respiration plus calme. Elle comprendrait que les murs du labyrinthe ne sont faits d’aucune autre matière que celle générée par ses adhésions à certaines croyances. Elle comprendrait que ces règles auxquelles son comportement lui parait devoir se conformer comme à des lois, sous peine de voir le monde s’écrouler, ne sont que les règles d’un autre, ne sont que les produits du désir d’emprise d’un autre. Ce n’est pas le monde qui va s’écrouler : c’est, tout juste, la petite case dans laquelle on lui a dit et fait croire qu’elle devait se tenir bien droite, bien sage en se conformant aux désirs masqués d’un autre. Elle s’y tient, parfois s’y complaît, parfois s’en accommode, sage comme une image, une image conçue par un autre, sage comme une jeune fille rangée, bien rangée à sa place.

« Ça ne se fait pas », « on ne dit pas des choses comme cela », « je dois rentrer car l’heure est tardive », « les gens vont penser que je suis comme ceci si je fais cela »,… Nos univers mentaux sont tapissés de ces mailles de filets que nous passons notre temps à tisser, à agréger les unes aux autres et qui finissent par nous retomber sur le coin de la figure comme une mauvaise tapisserie, mal collée avec de la mauvaise colle. La bonne nouvelle est que nul autre que nous, si nous le voulons et le décidons, ne peut décider à notre place de la tapisserie spécifique dont nous voulons orner nos univers intérieurs. L’autre bonne nouvelle est que la beauté de cette tapisserie intérieure est une beauté qui peut se propager dans le monde extérieur. Comment est-ce possible ?

Cela est possible pour une raison de fond qui nous fait revenir sur une idée que nous n’aurons jamais vraiment quittée. Cette idée est la suivante : pas plus que le monde ne peut être saisi hors de la représentation que je m’en donne, le monde dit extérieur n’est séparable du monde intérieur. Le monde que je vois est le monde que mon JE voit : ce que je vois de ce monde extérieur n’est pas séparable de la représentation que je m’en donne à l’intérieur. Intérieur et extérieur finissent par en devenir des mots utilisés par commodité. Ils demeurent des cadres dont la normalité a besoin pour se distinguer de la folie mais que la normalité devrait s’évertuer à penser comme n’étant, somme toute, que des cadres : pouvant être déplacés, pouvant être modifiés, agrandis, rapetissés,…

C’est friser la folie que de penser tout cela, sans doute, mais il n’est pas mauvais de s’approcher de cet autre, de l’envers du décor pour voir le lien avec l’autre de cet autre, avec le décor. Il n’est pas inintéressant de penser, comme le firent certains déjà, que nos cadres ne sont qu’une construction.

« Il n’est pas normal qu’une femme ne soit pas à côté de son mari quand l’heure du repas a sonné », « il n’est pas normal qu’on ne pleure pas quand on est face à la tragédie d’un évènement », « il n’est pas normal de sourire quand tous sont tristes », « il n’est pas normal d’apprécier des moments de souffrance » : les cadres s’accumulent ainsi dans un fatras sans nom. De l’air ! Faisons du ménage ! Cessons donc d’étouffer ! Les cadres sont des fenêtres : ouvrons-les ! La liberté est à ce prix. Le sentiment océanique de liberté est à ce prix.

Qui nous fera croire, encore, une fois de plus, qu’il faut savoir se plier constamment aux exigences de la normalité bien pensée par les bien pensants, qui ne pensent plus, qui ne pensent point et n’ont peut-être jamais pensé ? La normalité à laquelle il s’agit de se plier est-elle celle qui enjoint la femme à rentrer rapidement chez elle au risque de l’accident pour être en tout point conforme à ce que doit être une femme ? La normalité est-elle dans la part d’enfermement générée par certaines constructions mentales que produisent certaines institutions ? « Acquérir les compétences » et ne pas perturber les sacro-saints référentiels de compétence, « marcher au pas » et ne pas s’offusquer d’apprendre que la réponse à la question posée est déjà présente et prête à être imposée avant qu’un, quelconque, des esprits ne songe à s’émoustiller en croyant qu’il lui est proposé de penser par lui-même, « avoir de bonnes notes à l’école » et ne pas s’offusquer de ce que certains pensent encore que la vie n’a pas de « référentiel » autre que celui de l’école.

Est-ce là la « normalité » ? Une telle normalité est-elle normale dans tous les cas ? Si Eichmann, criminel de guerre nazi, était, aux dires de certains, un homme « terriblement normal », n’est-il pas…normal…de s’interroger sur cette terrible normalité qui n’est peut-être pas si terrible que cela ?

Le monde qu’on nous présente n’est jamais le monde mais toujours ce qu’on nous en présente. Ce qui vient d’être dit, dans la phrase qui précède, fonde tout le discours ici tenu. On pourra nous objecter qu’il ne s’agit que d’une construction, mais à quel moment avons-nous, ici, proposé autre chose qu’une construction ? Quelle autre construction nous propose-t-on en lieu et place de notre construction ? et en quoi celle-ci serait-elle autre chose…qu’une construction ?

« Le monde est autre chose et je vais vous dire, moi, ce qu’il est, sans m’enfermer dans une quelconque représentation » : ainsi parle celui qui essaye de sauter par-dessus lui-même. Ainsi parlent bon nombre de personnes ; en regardant bien, j’aperçois, parmi ces gens, une connaissance qui nous est commune, à vous et à moi : la femme dont je vous parlais tout à l’heure…

En vérité, nous n’avons pas accès directement à l’être, nous nous en donnons à chaque fois une représentation même si nous ne sommes pas nombreux à nous en rendre compte. La plupart d’entre nous pensons que nous sommes dans un contact direct avec l’être et que l’être se livre tel quel et de la même façon à chacun. Il n’en est rien et cela a maintes fois été dit et démontré sans qu’il soit besoin d’y revenir encore. Il n’est pas utile de revenir encore sur ce qui continuera à être ignoré de bon nombre et sur ce dont il continuera à être fait abstraction par la majorité du fait que le quotidien requiert qu’on s’absorbe en lui pour le gérer au lieu de, constamment, faire un pas de côté pour se penser comme le gérant.

La question est plutôt maintenant : quel est l’intérêt de cette idée que nous ne pouvons saisir l’être – ou le monde, comme on voudra – hors de la représentation que nous nous en donnons ? Autrement dit : en quoi peut-il être non seulement intéressant mais important de savoir cela ?

Il apparaît important de savoir et de penser cela au quotidien dans certaines situations : celles au sein desquelles les propos émis dans le cadre des interactions entre individus et de soi à soi donnent à croire que par ce qui est dit du monde le monde est livré en tant que tel.

Les relations interindividuelles sont choses importantes : c’est au carrefour de celles-ci que nous construisons ce que nous devenons. Croire, dans ce cadre, que dans ce qui est dit du monde le monde est livré comme tel revient, dans bon nombre de cas, à croire que par un discours, celui d’autrui mais tout aussi bien le mien, sont livrés ce qu’est le monde, ce qu’est autrui, ce que je suis moi-même. Rien de tel n’est livré par le discours, pourtant. Ne sont livrées que des représentations, et donc des interprétations, et a fortiori des conceptions limitées de ce qu’est le monde, de ce qu’est autrui, de ce que je suis moi-même.

Pourquoi tout cela mérite-t-il d’être souligné ? Cela mérite d’être souligné parce qu’une des attitudes, répandue, consiste à adhérer à ces représentations comme si, par elles, nous était notamment indiquée la seule place que nous puissions occuper dans le monde tel que décrit. Dans le monde tel que décrit, par autrui, mais aussi par moi, je crois avoir affaire au monde tel qu’il est. C’est oublier la liberté que prend autrui, ou que je prends, à décrire le monde de telle façon plutôt que de telle autre. C’est oublier la liberté que j’ai d’adhérer ou pas à ce qui m’est rapporté au sujet du monde et qui me livre moins le monde tel qu’il est et tel que j’aurais dès lors à y vivre que ce qui m’en est rapporté.

Philippe Géléoc / Dimanche 18 août 2013

 

 

 

 

 

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