Synthèse conférence du 6 février 2018 sur « Qu’est-ce que l’homme vulnérable ? »

Université du temps libre en Iroise / Conférence du 6 février 2018 : Qu’est-ce que « l’homme vulnérable » ? Avons-nous tant à gagner à nous préoccuper autant de la « vulnérabilité » ? par Philippe Géléoc, Chargé de cours à l’UBO philippegeleoc@yahoo.fr / T : 06 12 02 81 70

Vulnérabilité des « personnes en situation de handicap », vulnérabilité des « personnes âgées », vulnérabilité des « jeunes enfants », vulnérabilité des « jeunes en situation de précarité »,… : depuis quelques années, les « publics » susceptibles de relever de la catégorie de vulnérabilité semblent se multiplier si l’on se fie aux articles des chercheurs, mais aussi aux discours de certains de nos décideurs publics .

Le thème de la vulnérabilité bénéficie quant à lui d’un intérêt grandissant au sein de notre société (multiplication, et même profusion d’articles, de livres, de recherches, de colloques et débats, de cours, de lieux institutionnels de réflexion sur ce thème…). Faut-il s’en féliciter, ou bien s’en inquiéter ? On ne peut probablement que s’en féliciter si, au bout du compte, les personnes dites « vulnérables » bénéficient en retour d’aides et d’accompagnements meilleurs qu’auparavant et davantage adaptés à leur situation. On doit peut-être, en revanche, s’en inquiéter si, parfois, la préoccupation pour la vulnérabilité d’autrui s’avère contre-productive.

Pour se faire sa propre idée à ce sujet trois philosophies peuvent être mobilisées : celles de Sartre, Lévinas, et Ricoeur. Leurs approches du thème de la vulnérabilité sont fort éclairantes et peuvent être l’occasion de poser quelques questions basiques : que pouvons-nous savoir concernant l’ « Homme vulnérable » ? Quelle attitude devons-nous avoir à son égard ? Que pouvons-nous espérer, au sein de la société, si la vulnérabilité s’avère être une des caractéristiques de chacun d’entre nous à un moment ou un autre de la vie ? Ces trois questions peuvent être rassemblées autour d’une seule : qu’est-ce que l’Homme vulnérable ?

INTRODUCTION

Il s’agit de parler ici de la vulnérabilité. Cette conférence « Qu’est-ce que l’Homme vulnérable ? » a un sous-titre qui invite à se demander s’il est pertinent de parler « autant » de la vulnérabilité. Est-ce que nous avons « tant (ou : tant que ça) à gagner » à parler « autant » de la vulnérabilité ?

Ce sous titre, c’est l’idée qu’il est tout de même étonnant de voir le nombre de publications qu’il peut y avoir sur le thème de la vulnérabilité : articles sur le thème de la vulnérabilité, livres, réflexions dans des « Espaces de réflexion éthique », conférences, colloques,…, Bref : « ça parle énormément sur la vulnérabilité ».

Au moment où on m’a confié un cours à l’Université, sur ce thème de la vulnérabilité , à partir d’une approche philosophique, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de choses, sur Internet.

Le problème n’était pas tant de « trouver » des articles, que de « faire le tri »…! C’est le 1er point : « l’avalanche » d’informations, sous laquelle on croule, dès qu’on commence à creuser sur ce thème de la vulnérabilité.

2ème point : il y a de plus en plus de disciplines qui abordent ce thème de la vulnérabilité. Philosophie, sociologie, psychologie, sans compter aussi les juristes…tout le monde se met à parler de la vulnérabilité… ; …et avec une évolution étonnante, qui fait que, outre les PUBLICATIONS, il y a également de plus en plus de PUBLICS pris en compte sous ce thème de la vulnérabilité.

Il y a donc de plus en plus de « types de personnes » qui sont placées dans la catégorie « vulnérabilité ». On se dit qu’il faudrait intégrer les personnes en situation de handicap dans la catégorie des personnes en situation de vulnérabilité », puis également les personnes ou « certaines » personnes âgées », puis « de jeunes enfants », les jeunes en situation de précarité !

Donc :

1.De plus en plus de PUBLICATIONS, donc de discours sur la vulnérabilité, et

2.De plus en plus de PUBLICS, de personnes susceptibles d’êtres « vulnérables »…

A un moment donné la question se pose de savoir « qui » il reste hors de cette catégorie. Peut-être n’y a-t-il pas lieu de penser que certaines personnes peuvent et doivent demeurer en dehors de cette catégorie, parce que : la question se pose de savoir s’il y a lieu de faire référence à certains publics vulnérables à partir du moment où toutes les personnes, d’une certaine façon, sont vulnérables.

Venons-en à la définition qu’on peut se donner de la « vulnérabilité ».

La vulnérabilité, à mon sens, c’est deux choses : c’est un peu comme les deux faces d’une même pièce, d’une certaine façon, « face A » / « face B », ou « pile » et « face »,…

C’est quoi la vulnérabilité humaine ?

1- c’est d’un côté le fait que « personne vulnérable », je suis « susceptible d’être blessé ». Voilà la première face de la pièce. « Cette personne est vulnérable » au sens où il peut lui arriver des bricoles, des soucis. Elle peut être confrontée à des difficultés, à un accident, etc., C’est l’idée de « blessure possible » (présente dans le mot latin). Donc, on est d’une part « susceptible d’être blessé »…

2-c’est d’un autre côté le fait qu’il y a lieu de se préoccuper de nous personne vulnérable : si nous sommes vulnérables, ça veut dire qu’il y a lieu de se préoccuper de nous.

En résumé : une « personne vulnérable » est une personne « susceptible d’être blessée », et qui, par conséquent doit être perçue comme étant « à protéger ».

Notons ceci : dire « 1-la personne est susceptible d’être blessée et 2-elle doit être protégée »…ça veut dire que le « 2 » est la « conséquence ».

Si 1°) la personne est susceptible d’être blessée…

alors 2°) il y a lieu d’envisager de la protéger

Je voudrais réfléchir avec vous sur l’idée de « déconstruire » cette conception-là, cette conception qui estime que : le fait qu’on soit susceptible d’être blessé aurait pour « conséquence quasi automatique » le fait qu’on « doive absolument être protégé ».

Très souvent, aujourd’hui, on en vient à cette idée-là : on en vient à caractériser une personne comme « vulnérable », c’est-à-dire comme « susceptible d’être blessée » et on en tire aussitôt comme conséquence le fait qu’ « il faut la protéger ».

Il y a là un raisonnement qui, à mon sens, est critiquable parce qu’on ne se rend pas forcément compte de ceci que les choses se passent peut-être en sens inverse !

… là où on voit une CAUSE : « Pierre est susceptible d’être blessé »…

…et puis une CONSEQUENCE : « eh bien, il faut aider Pierre !»…

…C’EST PEUT-ETRE L’INVERSE QUE NOUS DEVRIONS PENSER.

Peut-être devrions-nous, plutôt, penser de cette façon :

(A) C’EST PARCE QUE NOUS PENSONS QU’IL FAUT PROTEGER PIERRE, (B) que nous en venons à définir Pierre comme étant « vulnérable ».

Je me demande s’il n’y a pas une confusion entre les causes et les conséquences.

Ce n’est pas parce qu’une personne est susceptible d’être blessée qu’il faut absolument la protéger ! C’est plutôt parce qu’on estime qu’il faut la protéger qu’on va en venir à ne la voir qu’à travers le fait qu’elle est susceptible d’être blessée.

Mon raisonnement a peut-être ses limites ; je veux bien accepter l’idée que bon nombre de personnes sont fragiles et, de ce fait, « à protéger ». On a raison, en un sens, de vouloir les considérer comme « vulnérables », mais je ne suis pas sûr qu’il faille DANS TOUS LES CAS considérer « toute personne » fragile comme « vulnérable ». Ce n’est pas parce que je suis fragile qu’il faut forcément envisager de venir me protéger.Ce n’est pas parce que, aujourd’hui, en faisant cette conférence, je suis susceptible d’être blessé par quelqu’un qui m’agresserait par une remarque après ma conférence qu’il faut que quelqu’un, systématiquement, prenne ma place et en vienne à faire la conférence à ma place ! Mieux vaut me laisser gérer moi-même les difficultés que je rencontre : pour que je puisse grandir.

Donc, si on est dans quelque chose d’automatique : « X est vulnérable », donc « X est susceptible d’être blessé », et donc « par conséquent il faut aider X », le risque est alors grand de venir systématiquement aider X, et ,paradoxalement, d’atteindre l’inverse de ce qu’on vise.

Quand on veut trop s’occuper d’autrui, quand on veut trop s’occuper des personnes vulnérables, il peut arriver qu’on atteigne l’inverse de ce qu’on visait. C’est ce qu’a bien vu quelqu’un comme Boris Cyrulnik, psychiatre et éthologue (étude du comportement de l’animal dans son milieu naturel) : les terroristes sont souvent des enfants dont on s’est trop occupé et à qui les parents ont toujours dit ce qu’il faut faire et penser. Une fois sortis du cocon familial, ils sont perdus et suivent le premier gourou venu qui leur dit d’aller se faire exploser dans la foule à tel endroit (Bataclan).

A vouloir trop aider nos enfants, nous ne leur rendons pas service ! Pire : nous nuisons à leur développement en tant que personne autonome. N’allons donc pas les protéger de tout, tout le temps ! Imaginez l’enfant qu’on tiendrait tout le temps pour qu’il ne tombe pas et ne se fasse pas mal : il n’apprendrait même pas à marcher ! Or c’est en chutant qu’on apprend ensuite à trouver en soi les ressources pour se relever. N’allons pas non plus « trop » protéger les personnes âgées : faire leurs courses alors qu’elles peuvent encore les faire, c’est accélérer le processus de repli sur soi. Cf. Livre Vieux et debout  de Paule Giron.

Parfois aider autrui est contre-productif ; là où, par exemple, je vise à aider une personne âgée en arrosant les plantes à sa place, je la prive d’une des seules occasions qu’elle avait encore de se déplacer, de faire des mouvements, et de conserver une certaine dynamique d’activité physique laquelle est propice à une vieillesse en bonne santé, au maintien d’une bonne santé, en tous cas, pendant cette période de la vie qu’est la vieillesse.

Nous sommes face à un raisonnement hypothétique :

s’il y a A, alors il faut qu’il y ait B

s’il y a risque d’être blessé, alors il faut que nous intervenions pour aider autrui.

Nous devons être sur nos gardes quant à la pertinence d’un tel raisonnement, car : à avoir un tel raisonnement en tête, on risque d’atteindre l’inverse de ce qu’on vise, c’est-à-dire qu’on risque de nuire à la personne à laquelle on voulait venir en aide.

Maintenant, il y a autre chose dans la vulnérabilité. La vulnérabilité, à mon sens, c’est : l’association de 2 choses. « L’association » : un peu comme on parle d’ « association médicamenteuse », si vous voulez : c’est quand on « met ensemble » et « rassemble » deux choses.

Avec la « vulnérabilité », il me semble qu’on « rassemble » :

  • d’une part, l’ « état de quelqu’un », et

  • d’autre part, la situation à laquelle il est confronté.

Exemple. Imaginons qu’une personne en situation de handicap ait le désir d’aller se baigner, et de prendre plaisir à nager. Or, ce jour-là, il y a de la houle, il y a des vagues dangereuses.

Eh bien, :

-d’un côté, nous avons un « état » de la personne, un « état de santé » qui fait que la personne a du mal à se déplacer ; elle n’est pas très à l’aise d’un point de vue physique, etc.

-…mais il y a aussi, d’un autre côté, la « situation » dans laquelle elle se trouve.

Je pense que la vulnérabilité d’une personne est là quand il y a ces deux choses-là :

  • à partir du moment où on est dans un certain état,

  • et à partir du moment où, en même temps, on est confronté à une certaine situation.

Ainsi :

  • on est dans un certain « état » : handicapé, on a du mal à se déplacer, etc.

  • et on est dans une certaine « situation », dans un certain « environnement » : il y a des vagues dangereuses, de la houle, etc.

Pour qu’il y ait « vulnérabilité », il faut qu’il y ait les deux choses en même temps. Pourquoi ?

Parce que, ce n’est pas parce que vous êtes « fragile » que vous êtes forcément « vulnérable ». Ce n’est pas parce que vous risqueriez de vous abîmer, d’être blessé, etc., que vous êtes forcément vulnérable, et que vous allez forcément être brisé et qu’il faut forcément vous protéger.

La personne en situation de handicap qui veut aller se baigner et qui se situe simplement au bord de l’eau, si elle est simplement sur le sable et qu’elle ne va pas se baigner, elle n’est pas placée dans une situation, confrontée à une situation dans laquelle on peut être en difficultés : donc, elle n’est pas vulnérable ; ça veut dire qu’il n’y a pas lieu d’essayer de la protéger. Vous n’allez pas essayer de protéger quelqu’un de la noyade si la personne n’a pas envisagé d’aller nager, voyez !!! Si la personne n’est pas placée dans la « situation » où il pourrait y avoir des difficultés, il n’y a pas lieu bien évidemment, d’aller essayer de la protéger. On vous dirait : « mais de quoi vous mêlez vous ? »

Donc, une personne qui est dans un « état » de santé délicat, mais qui n’est pas confrontée à une « situation » difficile : ce n’est pas une personne « vulnérable ».

INVERSEMENT… : une personne qui serait confrontée à une mer houleuse, à des vagues dangereuse, n’est pas vulnérable si son état de santé n’est pas tel qu’il faille s’en préoccuper. Si vous êtes un sportif de haut niveau, spécialiste de la natation, nageur aguerri, il n’y a pas forcément lieu d’essayer de vous protéger. Pourquoi ? Parce que votre état de santé, votre état physique ne le justifie guère, ne le nécessite point.

LES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES

Je veux les aborder pour revenir à des choses de base. Selon moi, la question qu’on doit se poser, c’est : qu’est-ce que l’Homme vulnérable ?

J’ai commencé à en donner une définition :

-l’homme vulnérable, à mon sens, c’est celui qui est susceptible d’être blessé

-l’homme vulnérable, à mon sens, c’est celui qu’il faut protéger

-l’homme vulnérable, par ailleurs, c’est celui chez qui il y a association de 2 choses : association d’un « état » – état de santé, état physique – et d’une « situation » – environnement dans lequel il se trouve.

Pour mieux comprendre encore ce qu’il faut placer sous les termes de vulnérabilité, nous pouvons mobiliser trois philosophes : Jean-Paul Sartre (1905-1980), Emmanuel Lévinas (1906-1995) et Paul Ricœur (1913-2005) Donc, trois philosophes de la même époque : le XXe siècle.

Je propose une lecture personnelle de ces auteurs-là. Je ne suis spécialiste : ni de Sartre, ni de Lévinas, ni de Ricœur ; donc on pourrait toujours me reprocher de ne pas avoir pris en compte tel et tel texte…mais, je l’avoue humblement, je ne suis pas allé lire « tout Sartre », « tout Lévinas », « tout Ricœur » pour vous dire ce que j’ai à vous dire : juste en modeste lecteur « quelques textes » ; et c’est largement suffisant pour ce que j’ai à dire « ici ».

Je vais aborder ce qu’ils nous disent concernant « l’homme vulnérable » à partir de 3 questions, et même d’une 4ème question : celle qui rassemble les 3 premières. Et cette 4ème question, c’est le titre même de ma conférence ! « Qu’est-ce que l’homme vulnérable ? ».

Pour répondre à cette question, je vais tenter de répondre à 3 questions préalables d’ Emmanuel KANT (1724-1804), les 3 questions de la philosophie, car toute grande philosophie se pose 3 questions :

1ère question : -Que puis-je connaître ? C’est-à-dire : que puis-je connaître autour de moi ? Que puis-je connaître concernant ce « terrain de jeu » (Luc Ferry) sur lequel il m’est donné de vivre. Qu’est-ce que je peux connaître, justement, de l’homme vulnérable ?

2ème question : -Que dois-je faire ? C’est-à-dire : quelles sont les règles que je dois adopter dans la relation que j’ai à l’autre, et peut-être à moi-même aussi d’ailleurs. Donc quel type de règles dois-je retenir dans mes relations à moi-même et à l’autre

Et 3ème question : -Que m’est-il permis d’espérer ? : c’est souvent la question de la religion, ou la question de la philosophie en tant que « spiritualité », conception «spirituelle comparable, en ce sens, à la religion, mais une religion « sans Dieu », une spiritualité laïque.

Je voudrais appliquer ces 3 questions-là  au thème de « l’homme vulnérable », comme ceci :

1-Qu’est-ce que je peux connaître concernant l’homme vulnérable ?

2-Que dois-je faire par rapport à l’homme vulnérable ?

3-Et que m’est-il permis d’espérer de la société, s’agissant de sa façon de gérer la vulnérabilité, de se rapporter à ce thème ?

Je voudrais poser ces 3 questions à Sartre, à Lévinas et à Ricœur . Et, en répondant à ces 3 questions, on va voir qu’effectivement on apporte une réponse à la question : « qu’est-ce que l’homme vulnérable ?

I SARTRE (1905-1980)

1/3 SARTRE/ Que puis-je connaître de l’homme vulnérable ?

Si on demandait.à Sartre : « alors ? Pour vous c’est quoi l’homme vulnérable ? Que pouvons-nous en connaître ? », je pense que Sartre répondrait ceci. Il nous dirait : la vulnérabilité, c’est une « situation » dans laquelle une personne peut être. La personne peut, en raison de son état de santé, en raison de la confrontation à telle ou telle difficulté, se trouver en difficultés, mais ça, c’est « la situation ».

Mais, selon Sartre : « situation n’est pas détermination ». Ce qui veut dire que : si nous sommes en « situation » de vulnérabilité, ça n’est pas pour autant que nous avons tout perdu, ou que nous nous résumons à n’être qu’une personne vulnérable. « Ce n’est pas parce que je suis malade…que je me réduis à ma maladie ». C’est ça l’idée qu’on va trouver chez Sartre. Donc le discours de Sartre, c’est : « Ne nous enfermons pas dans une définition, dans la définition de la personne vulnérable, en insistant sur « vulnérable » »

[Joseph Schovanec : « Ne nous enfermons pas dans une case, il nous en manquerait une »!]

Ce qui est bien plus important, nous dit Sartre, c’est de comprendre « ce qu’est l’homme » et cela tient en une formule : « L’existence précède l’essence »

Pour l’homme « l’existence précède l’essence ».Ce qui veut dire que nous autres hommes :

-nous commençons par exister, c’est-à-dire que nous naissons, d’abord,…

-…et ensuite seulement, nous en venons à avoir une « essence ». Une « essence » (en philosophie), ça veut dire : une « définition ».

Nous commençons par exister, et ensuite nous nous faisons être telle ou telle chose. Je commence par naître, par exister, et ensuite je me fais être par exemple chargé de cours, conférencier à l’UTL de Saint Renan, etc., etc. Donc, ce qui compte, en ce qui concerne l’homme, c’est le fait d’en venir à se définir dans l’existence.

Concrètement, ça veut dire que : certes nous pouvons à un moment donné être « vulnérable », mais ça c’est, par exemple, une difficulté à laquelle nous sommes confrontés, une situation dans laquelle nous nous trouvons à un moment donné mais : là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est que nous sommes des êtres libres, des êtres qui ne sont pas enfermés dans une certaine « vulnérabilité ». Je peux par exemple très bien être malade, être fragile et donc « vulnérable » si on veut, mais, pour autant…ce n’est pas POUR AUTANT que je n’ai plus aucun pouvoir.

-J’ai le pouvoir, par exemple, d’écrire un livre sur la vulnérabilité,

-J’ai le pouvoir d’utiliser cette vulnérabilité pour demander certaines choses, pour faire valoir certains droits, pour faire que mon point de vue soit davantage pris en compte

-Je peux d’ailleurs jouer sur la sensibilité des gens, en disant « écoutez, je ne vais pas tarder à mourir, est-ce que vous pouvez accomplir mes dernières volontés ? » ; vous voyez ?

Définition de l’homme, donc : nous ne sommes enfermés dans aucune définition justement : ni uniquement chargé de conférence à l’UTL de Saint Renan, ni simplement participants à l’UTL de Saint Renan, ni simplement un malade atteint de telle maladie : nous ne sommes pas simplement des êtres vulnérables…

Nous sommes AUSSI, toujours, possiblement AUTRE CHOSE. Nous avons toujours la possibilité, tant que nous sommes en vie, de nous donner la possibilité d’être autre chose que ce que nous sommes.

Réponse à la question « que puis-je connaître de l’homme vulnérable ? » Ce que je peux en connaître, c’est ce que je « dois » en connaître : l’homme vulnérable, ce n’est pas un homme qu’il faut considérer comme un « être vulnérable », c’est un être vulnérable qu’il faut considérer comme un homme !

Et « un homme », c’est quoi ? C’est ce qui ne s’enferme pas dans une définition.

Un crayon, c’est un « objet ». Un crayon, en fait, ça a été imaginé dans la tête de quelqu’un, c’est-à-dire que la « définition » est ce qui existe « en premier » ; et « ensuite » on fait exister le crayon, « ensuite » on le crée et il existe. Par contre, l’homme, c’est l’inverse ! L’homme, en fait, va d’abord exister, d’abord se créer, et faire en sorte, du coup, d’exister en s’insérant dans une définition qu’il veut se donner de lui-même, en faisant en sorte d’arriver à se définir comme étant tel ou tel.

Si demain, par exemple, j’envisage de ne plus être conférencier à l’UTL – certes je l’ai été en 2009, certes je le suis à nouveau en 2018 – , si demain je ne souhaite plus l’être, je peux faire en sorte de ne plus l’être du tout, c’est-à-dire que : je suis quelqu’un qui aura été conférencier à l’UTL, mais demain je ne le suis plus… Vous voyez ? Je ne suis pas enfermé dans cette définition-là, je suis à partir d’aujourd’hui quelqu’un d’autre, quelqu’un qui va aller jouer à la pétanque (au club de Saint Renan), aller à la pêche, etc., etc. Donc : « que puis-je connaître de l’homme vulnérable ? » Ceci : c’est surtout ce que je « dois » en connaître. Ce que je dois essayer d’en connaître, c’est le fait que : l’homme vulnérable, il ne se réduit pas à sa vulnérabilité. L’homme vulnérable, il est « homme », avant que d’être « vulnérable » (selon Sartre).

Ensuite, il y a la question de l’attitude que je dois avoir par rapport à l’homme vulnérable.

2/3 SARTRE/ Que dois-je faire par rapport à l’homme vulnérable ?

Ce que nous dirait Sartre, c’est que, justement, l’attitude à l’égard de l’homme vulnérable, c’est : de ne pas le réduire à sa vulnérabilité ! Vous voyez ? Or, généralement, quand vous abordez quelqu’un qui a été malade ou est encore malade, la première question, c’est : « Alors ? Comment ça va ? ». COMME SI la personne était « tout entière » dans sa maladie, comme si elle s’y réduisait.

Ce que dirait Sartre, c’est qu’il ne faut pas réduire l’autre à ce qu’il n’est pas. L’autre ne se réduit pas à la définition dans laquelle nous l’enfermons. Bref : nous ne devons absolument pas enfermer l’autre dans la vulnérabilité, parce que l’autre ne se réduit pas à cela. Il ne se réduit pas au fait qu’il est susceptible d’être blessé. Il ne se réduit pas, non plus, au fait qu’il devrait, par conséquent, être protégé, mais tout au contraire : il faut prendre en compte la liberté présente en lui, le fait qu’il peut tout à fait « s’arracher » à cette vulnérabilité, pour écrire un livre sur la vulnérabilité, pour faire valoir ses droits, pour défendre le fait que quand bien même nous sommes vulnérables nous pouvons arriver à faire des choses extraordinaires, etc.

3/3 SARTRE/ Que m’est-il permis d’espérer eu égard à la relation de la société à l’homme vulnérable ? Ou que m’est-il permis d’espérer de la société, concernant la façon qu’elle a de gérer la vulnérabilité, de se rapporter à ce thème ?

Ce qu’il m’est permis d’espérer, c’est que la société tout entière va s’efforcer de ne pas me réduire à ma vulnérabilité ! Certes, je peux à un moment donné être davantage susceptible d’être blessé, et donc je peux effectivement parfois, dans certains cas de figure, nécessiter davantage d’aides, de protection, mais ça n’est pas pour autant qu’il faut en déduire qu’il faut absolument m’aider. Dans certains cas de figure, m’aider, ça ne serait pas m’aider : m’aider, ça serait contre-productif, ça serait finir par me nuire. M’aider, parce que je suis une personne âgée, en me transportant en voiture pour que je fasse mes courses alors que je peux très bien le faire à pied, eh bien c’est me priver d’une activité physique qui me permet de conserver une certaine vitalité. Donc ce que nous pouvons espérer de la société, c’est qu’elle fasse en sorte d’intégrer le fait que nous ne nous réduisons pas à la vulnérabilité dont on parle tant.

II LEVINAS (1906-1995)

1/3 LEVINAS/ Que puis-je connaître de l’homme vulnérable ?

Lévinas, a une tout autre conception que celle de Sartre. Ce n’est plus l’idée que nous sommes un sujet qui ne se réduit pas à un objet : comme ce crayon, enfermé dans une définition… On est dans « autre chose » avec Lévinas.

Tout d’abord : que pouvons-nous connaître de la vulnérabilité ? Lévinas nous incite à observer ce qui se passe lorsque nous sommes confrontés à la vulnérabilité d’autrui. Que se passe-t-il quand nous sommes confrontés à la vulnérabilité d’autrui ?

Prenons le cas extrême du « Bataclan » où, vous le savez, des terroristes sont entrés et ont tué des dizaines de personnes. Imaginons que nous soyons dans ce cas de figure et nous voyons qu’il y a quelque chose qui est en train de mal se passer. Lorsque nous sommes exposés à cette vulnérabilité, au fait que les personnes autour de nous sont susceptibles d’être blessées et qu’il y a lieu de les protéger : que se passe-t-il ? Eh bien nous ne réfléchissons pas ! Nous ne nous disons pas « tiens, nous allons faire une réunion pour savoir quel type de réaction nous devrions avoir… ». Non… La réaction est automatique.

Du coup, ce que nous pouvons connaître, c’est ce que nous observons quand nous voyons ce qui se passe lorsque nous sommes confrontés à une situation de vulnérabilité d’autrui : nous nous rendons compte que nous sommes aussitôt « affectés » et tout de suite nous avons une réaction qui est comme une réaction réflexe, une réaction automatique qui consiste à se porter au secours d’autrui. Nous réalisons alors que nous sommes responsables d’autrui. Nous découvrons notre responsabilité.

Nous réalisons que nous ne sommes pas en relation avec autrui comme nous sommes en relation avec un simple objet qui serait à côté de nous. Nous ne passons pas à côté d’autrui comme nous passerions à côté d’une cafetière de café, ou d’un crayon. Aussitôt nous ne pouvons pas nous empêcher de nous porter au secours de l’autre. Voilà ce qui se passe ! Nous sommes « affectés » et nous sommes « pris en otage », comme le dit Lévinas. Il y a cette nécessité d’intervenir, cette responsabilité que nous sentons à l’égard de l’autre, qui fait que nous ne pouvons pas nous empêcher d’aller nous porter au secours d’autrui.

Autrui ne fait peut-être pas partie de notre famille, c’est peut-être quelqu’un que nous ne connaissions pas du tout auparavant, il n’empêche que nous allons vouloir nous porter aussitôt à son secours.

Ce que je puis connaître d’autrui vulnérable ? C’est ce que je puis connaître aussi par contre coup de moi-même, de ce que je suis, en tant qu’individu également vulnérable. Je suis quelqu’un qui ne peut pas s’empêcher de se porter au secours de l’autre, quelqu’un qui est affecté, exposé à l’affection.

Et ma « subjectivité », c’est quoi ? Dans un ouvrage intitulé Autrement qu’être, Lévinas dit à la page 92 : « la subjectivité est vulnérabilité ». Donc notre être tout entier, notre individualité, c’est le fait que : nous sommes vulnérables, exposés à la vulnérabilité d’autrui.Nous réalisons alors ce que nous pouvons être pour l’autre : quelqu’un de vulnérable également.

Notre caractéristique la plus singulière : Nous ne sommes jamais aussi près de ce qu’est l’Homme que lorsque nous le considérons dans l’attitude qui consiste chez lui à se porter auprès d’autrui vulnérable. La définition la plus proche, la plus pertinente qu’on puisse donner de l’individu, c’est une définition intègrant l’attitude qui consiste chez l’Homme à se porter aussitôt au secours de l’autre, lorsque l’autre est en position de vulnérabilité. Nous ne sommes jamais plus près de nous-même que lorsque nous sommes auprès d’autrui. Nous ne sommes jamais plus près de la définition de nous-mêmes en tant qu’Hommes et Hommes vulnérables que lorsque nous nous observons comme des êtres ne pouvant s’empêcher de se porter au secours d’autrui.

2/3 LEVINAS/ Que dois-je faire par rapport à l’homme vulnérable ?

Cette question « que dois-je faire par rapport à autrui vulnérable ? », n’a pas tant que ça de sens parce que : ce que je dois faire, ça n’est pas l’objet d’une question, ça n’est pas l’objet d’une réflexion, ça n’est pas quelque chose qui va passer par le fait de mettre en place une réunion où d’y réfléchir longuement. C’est quelque chose qui va se passer…automatiquement ! On va se porter aussitôt au secours d’autrui, dès qu’il est en position de vulnérabilité. On va se porter aussitôt au secours d’une personne qui est attaquée par des terroristes, même si cette personne-là, elle n’est pas quelqu’un de notre famille.

Il suffit d’observer le visage de l’autre Homme – le visage, c’est quelque chose qui a beaucoup d’importance chez Lévinas – pour que aussitôt il y ait une sorte de « commandement » qui s’impose à nous, qui est : « tu ne tueras point », et qui est donc : tu dois te porter au secours de l’autre.

Voilà comment Lévinas répond à la question : que devons-nous faire par rapport à autrui vulnérable. Ce que nous devons faire, c’est simplement : répondre au commandement, répondre à l’ordre qui nous est donné d’intervenir face à autrui dont nous voyons le visage, et dont nous ne voyons pas tel sourcil, telle oreille, tel nez, etc. Ce n’est pas le détail qui importe, c’est le visage en son ensemble ; et ce visage est un « appel » : ça communique déjà chez autrui, sur son visage, avant même qu’autrui m’ait demandé quoi que ce soit.

3/3 LEVINAS/ Que m’est-il permis d’espérer eu égard à la relation de la société à l’homme vulnérable ?

Ce qu’il m’est permis d’espérer c’est simplement que la société prenne en compte ce commandement premier, ce « tu ne tueras point », ce « tu devras faire en sorte de te porter directement au secours d’autrui » et de répondre au commandement qui s’impose à toi et qui fait que ta pensée est prise en otage. Il y a un appel qui est premier. Ça communique déjà l’idée de devoir intervenir en direction d’autrui.La société doit reprendre à son compte cette idée qu’il y a un devoir immémorial d’intervenir en direction d’autrui.

III RICOEUR (1913-2005)

1/3 RICOEUR/ Que puis-je connaître de l’homme vulnérable ?

Ce que je peux connaître de l’Homme vulnérable c’est ce mixte de deux choses : il y a du « volontaire » et de l’ « involontaire ».

Le « volontaire » : c’est le fait d’être en projet, et par exemple le fait que je suis en projet de faire une conférence à l’UTL de Saint Renan, et que je vais me lever à telle heure pour préparer le contenu de cette conférence, lire du Paul Ricoeur, lire du Lévinas, etc. Donc là je suis en projet et tout cela relève du « volontaire ». Il y a une « intention » première, une « impulsion » première que j’ai, et une intention que j’ai de m’engager dans tel ou tel type d’action. Ça c’est ce qui est de l’ordre du « volontaire », mais derrière il y a l’ « involontaire ».

L’ « involontaire », c’est ce qui ne dépend pas de ma volonté et : c’est en même temps « ce qui me porte » mais aussi « ce qui fait que je suis extrêmement fragile ». Cela veut dire que l’involontaire, c’est par exemple ma respiration : je respire actuellement grâce à mes poumons. J’ai…un cœur qui bat…en ce moment… (enfin j’espère !) et ça, c’est « involontaire » : mon cœur ne bat pas parce que j’ai la volonté qu’il batte ! Mon cœur bat…parce que c’est comme ça, parce qu’il fonctionne de lui-même, et qu’il n’a pas besoin d’attendre un ordre, un commandement de ma part pour battre.

Mes projets « volontaires » reposent, en fait, sur de l’ « involontaire ».

Que puis-je connaître de l’Homme vulnérable ? C’est que l’Homme vulnérable est un « mixte » des deux : un mixte de ces dimensions de volontaire et d’involontaire. Et l’ « Homme vulnérable » : il ne se réduit ni à l’un, ni à l’autre. Il n’est pas « que » volonté, projets et liberté, il est aussi involontaire, fragilité, absence de détermination du cours des choses par soi-même, etc.

2/3 RICOEUR/ Que dois-je faire par rapport à l’homme vulnérable ?

Réponse de Paul Ricœur dans l’un de ses premiers textes : il ne faut pas se focaliser sur cette vulnérabilité ; c’est-à-dire que notre conscience peut avoir tendance – et je pense que Ricœur a raison – à se focaliser sur la vulnérabilité : parce que nous sommes « touchés », nous sommes « affectés ». Pour autant nous ne devons pas céder à cette sensibilité-là parce que : se focaliser sur la vulnérabilité de l’autre, de l’autre Homme, c’est risquer de l’enfermer dans sa vulnérabilité et risquer de ne pas voir, par exemple, les ressources – relevant pour le coup du « volontaire » – dont l’autre Homme dispose et ce, quand bien même il serait vulnérable.

3/3 RICOEUR/ Que m’est-il permis d’espérer eu égard à la relation de la société à l’homme vulnérable ?

Ce que je peux espérer concernant la société et le rapport qu’elle propose d’entretenir à la vulnérabilité, c’est que cette société ne se focalise pas exclusivement sur l’involontaire et sur le fait qu’à tout moment nous pouvons, effectivement, être en situation de vulnérabilité.

CONCLUSION

Lévinas a raison de dire que, effectivement, en observant autrui vulnérable, nous nous rendons compte que la vulnérabilité c’est quelque chose d’assez fondamental et c’est important de se dire que nous ne sommes pas tout-puissants… Pour autant, et là je me fonderai davantage sur Ricœur et Sartre, je pense qu’il ne faut pas réduire l’Homme à sa vulnérabilité. Certes ça peut être intéressant de se savoir vulnérable, de se penser vulnérable. Et dans le prolongement de Lévinas, comme le font certains auteurs, de se dire que même l’infirmier qui me soigne, le médecin qui me soigne, il est, lui aussi, un être vulnérable qui peut avoir besoin des autres à un moment ou à un autre. Et donc : même la personne qui paraît la plus autonome, elle peut aussi être dans la dépendance : ne serait-ce que dans la dépendance, tout simplement, à l’égard du malade, du patient, puisque : sans le patient, sans la reconnaissance qu’apporte le patient, il pourrait tout à fait se faire qu’on n’acquière pas la « reconnaissance » dont on a tous besoin.

Donc voilà, en gros, l’idée sur laquelle je suis, c’est effectivement : il faut prendre en compte la vulnérabilité ; c’est une façon de ne pas céder à la toute puissance, de réaliser qu’on n’est pas « toute-puissance », qu’on n’est pas tout-puissant, qu’on n’est pas éternel, qu’on est fragile, etc. Mais ce qui me semble plus important, c’est de conserver à l’esprit cette idée que nous ne sommes pas pour autant réductibles à la vulnérabilité. Et si, bien souvent nous en venons à aider l’autre parce que, d’après nous, il est vulnérable, nous devrions parfois considérer les choses en sens inverse. Nous devrions considérer que si nous parlons autant de l’autre et si nous voyons autant la vulnérabilité présente chez l’autre, c’est peut-être parce que nous nous préoccupons un peu trop de l’autre et projetons nos préoccupations d’aide et de protection sur son être. Or parfois, en nous préoccupant moins de l’autre, nous lui donnons la possibilité d’en venir à se prendre en charge lui-même et à repérer les ressources dont il dispose pour subvenir à ses propres besoins. Et dans certains cas de figure, c’est quelque chose qui est bien plus positif que le fait de se substituer à autrui alors qu’on pense qu’on est en train de l’aider.

« Qu’est-ce que l’Homme vulnérable ? » L’Homme vulnérable, c’est un Homme qui, certes, est « vulnérable » mais c’est avant tout un « Homme » et un Homme qui ne se réduit pas, qu’on ne doit pas réduire à sa vulnérabilité.

« Est-ce que nous avons tant que ça à gagner à parler autant de vulnérabilité ? » Eh bien, je ne suis pas sûr que nous ayons tant que ça à gagner à parler de la vulnérabilité. Je pense que ça peut apporter des choses, de parler de la vulnérabilité, d’y faire référence. Pour autant, je pense qu’il ne faut pas réduire l’Homme vulnérable à la dimension de vulnérabilité présente en lui mais qu’il faut toujours penser l’Homme vulnérable avant tout comme un Homme, qui en aucun cas ne saurait se réduire à la vulnérabilité présente en lui à un moment donné de son existence.

Je vous remercie de votre attention.

TEXTES :

I Sartre : « l’existence précède l’essence » (p.26) ; « il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté » (p.39). Bref, « l’homme est condamné à être libre » (p.39) ; « l’homme se fait ; il n’est pas tout fait d’abord ».(p.66) L’existentialisme est un humanisme.1945

« Me voilà tuberculeux par exemple. Ici apparaît la malédiction (et la grandeur). (…) un malade ne possède ni plus ni moins de possibilités qu’un bien portant ; il a son éventail de possibles comme l’autre et il a à décider sur sa situation, c’est-à-dire à assumer sa condition de malade pour la dépasser (vers la guérison ou vers une vie humaine de malade avec de nouveaux horizons). Autrement dit, la maladie est une condition à l’intérieur de laquelle l’homme est de nouveau libre et sans excuses. Il a à prendre la responsabilité de sa maladie. Sa maladie est une excuse pour ne pas réaliser ses possibilités de non malade mais elle n’en est pas une pour ses possibilités de malade qui sont aussi nombreuses. (…) Ce qui n’est pas de lui, c’est la brusque suppression des possibilités. Ce qui est de lui, c’est l’invention immédiate d’un projet nouveau à travers cette brusque suppression. (…) Il ne s’agit pas d’adopter sa maladie, de s’y installer mais de la vivre selon les normes pour demeurer homme. Ainsi ma liberté est condamnation parce que je ne suis pas libre d’être ou de n’être pas malade et la maladie me vient du dehors : elle n’est pas de moi, elle ne me concerne pas, elle n’est pas ma faute. Mais comme je suis libre, je suis contraint par ma liberté de la faire mienne, de la faire mon horizon, ma perspective, ma moralité,etc. Je suis perpétuellement condamné à vouloir ce que je n’ai pas voulu, à ne plus vouloir ce que j’ai voulu, à me reconstruire dans l’unité d’une vie en présence des destructions que m’inflige l’extérieur. La maladie est bien une excuse mais pour les possibilités qu’elle m’a ôtées simplement. Elle m’est une excuse pour ne plus jouer la comédie (si j’étais acteur), mais justement c’est pour des mortes-possibilités, pour des possibilités qui ne sont plus miennes. Mais pour ma vie vivante de malade, elle n’est plus une excuse, elle est seulement condition. » Sartre, Cahiers pour une morale. Editions Gallimard, 1983. pp.447-449

II Lévinas : « La subjectivité est vulnérabilité, la subjectivité est sensibilité ».p.92 Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Le livre de poche. Biblio essais. 2013 ; « (…) je suis sujétion à autrui ; et je suis « sujet » essentiellement en ce sens. » (p.95) Éthique et infini.Le livre de poche. Biblio essais. 2013.

III Ricœur : « Mon corps a toujours de quoi me surprendre, m’échapper et me décevoir ; il est à la frontière des choses qui ne dépendent pas de moi, comme la santé, la fortune et le beau temps, et des choses qui dépendent de moi, comme le jugement pur. » p.46 / (…) le lien de l’activité à la réceptivité annonce la limite fondamentale d’une liberté qui est celle d’une volonté d’homme et non d’un Créateur. pp. 80-81

(…) ma vie ne m’apparaît comme valeur que tout à la fois menacée et transcendée, menacée par la mort et transcendée par d’autres valeurs.p.116 / De même que je n’ai pas choisi mon corps, je n’ai pas non plus choisi ma situation historique ; mais l’une et l’autre sont le lieu de ma responsabilité.p.119 / Le moi est lacunaire par rapport à l’autre moi. (…) l’autre moi, comme le non-moi – comme par exemple l’aliment – viennent combler le moi. (…) La communauté est mon bien parce qu’elle tend à m’achever dans le nous où la lacune de mon être serait comblée .p.122

Il nous suffit de porter la main au côté pour sentir ce cœur dont les battements nous permettent de vouloir, jusqu’à ce jour où il nous trahira. Ce cœur qui bat, et qui s’arrêtera de battre, est le raccourci de ce monde involontaire tout proche de nous et que la vie rassemble pour nous et en nous ; c’est la vie qui nous permet de choisir et de faire effort ; sans elle, nous ne serions pas des hommes capables de vouloir. (…)p.321

Quand la conscience s’attarde à méditer sur ses conditions et ses limites, elle n’est pas loin d’être accablée. (…) c’est un acte qui la sauve d’être pétrifiée par ce qu’elle regarde.p.350

Philosophie de la volonté, I, Le volontaire et l’involontaire. (1950) Editions Aubier Philosophie. 2000.

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