Arborescences (9) et retour à la (vraie) philosophie…

24 février 2018

En (re)venir à la philosophie véritable…

Qu’est-ce que la philosophie « véritable » ? Si nous posions la question à ceux qui se targuent d’être philosophes, nul doute que nous en aurions pour la soirée voire…pour quelques années avant que nos chers philosophes se mettent d’accord. Une partie d’entre eux en resteraient à cette définition certes classique mais qui finit par sentir la naphtaline : la philosophie (philo /amour et sophia/sagesse) serait « amour de la sagesse » et le philosophe, conscient de ne point posséder cette sagesse, ne la désirerait pas moins, allant jusqu’à faire de ce désir sa propre essence de philosophe. Soit. Dont acte.

Comme Luc Ferry, je préfère de loin dire que toute grande philosophie comporte trois temps :

1-Réflexion sur « ce que nous pouvons connaître » du « terrain de jeu » (Luc Ferry) qu’est cette vie au sein de laquelle nous évoluons.

2-Réflexion sur « le type de relations que nous devons avoir les uns à l’égard des autres » ou « règle du jeu » comme dit Luc Ferry en grand pédagogue qu’il est.

3-Réflexion sur « comment nous pouvons être sauvés ». Autrement dit, dans la mesure où (snif…), quand bien même nous aurions été les meilleurs être bienveillants possibles, nous allons malgré tout mourir, y a-t-il l’équivalent d’une « porte de derrière » pour échapper à ce qui est inéluctable.

Ce que Luc Ferry ne dit pas, sauf erreur de ma part, c’est que ces trois moments de toute philosophie (ontologie, épistémologie/morale ou éthique/ sotériologie) correspondent aux « trois questions de Kant ». Pour un traducteur des ouvrages de Kant, l’affaire ne manque pas de sel, mais laissons là toute polémique puisque quand bien même mon ancien professeur (eh oui, j’ai eu ce privilège…) aurait oublié volontairement de faire ce lien, cela ne retire rien à l’immense qualité de ses productions.

Les 3 questions de Kant sont :

1-Que puis-je connaître ? (= niveau de la théorie, de la connaissance, de l’intelligence ou compréhension de ce qui est : que suis-je en mesure de connaître de ce monde dans lequel je vis ?)

2-Que dois-je faire ? (= niveau de la morale ou de l’éthique, avec la question de savoir quelle attitude je me dois d’avoir à l’égard de mes semblables?)

3-Que m’est-il permis d’espérer (= niveau de la sotériologie ou « doctrine du bonheur et de la vie bonne », avec la question de savoir quel sens il peut bien y avoir à vivre lors même que nous sommes dès notre naissance voués à mourir)

Pour ceux qui voudraient les références exactes – ce dont on ne saurait les priver – les voici :

«(…) Le champ de la philosophie, (…), se laisse donc ramener aux questions suivantes :

1°) Que puis-je savoir ?

2°) Que dois-je faire ?

3°) Que m’est-il permis d’espérer ?

4°) Qu’est-ce que l’homme ?

A la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième la religion et à la quatrième l’anthropologie. Mais, au fond, on pourrait mettre tout cela au compte de l’anthropologie, parce que les trois premières questions se rapportent à la dernière.

Le philosophe doit donc pouvoir déterminer

1°) Les sources du savoir humain,

2°) L’étendue de l’usage possible et utile de tout savoir, et enfin

3°) Les limites de la raison. »

Kant (1800), Note sur La Logique. Editions Gallimard, 1986.Pléiade. Tome III, pp.1296-1297.

Où l’on voit que, d’après ce que nous dit Kant, les trois premières questions en appellent une autre : « qu’est-ce que l’homme ? »

Or, j’ai tendance à considérer que si la philosophie doit s’emparer d’une question, c’est bien de celle-là : « qu’est-ce que l’homme ? ». Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’est rien de plus extraordinaire à mes yeux que l’homme. Certes il y a des pierres, des animaux et des fleurs extraordinaires mais, tandis que l’homme peut s’attacher à étudier ces êtres extraordinaires, la réciproque n’est point vraie : sauf à découvrir, demain, qu’un groupe d’animaux, qu’un tas de pierres, ou un joli bouquet de fleurs ont pris la ferme décision d’étudier ce que l’humain est et a d’extraordinaire. Cela me laisse un peu de temps, je pense…

La philosophie doit donc s’emparer et continuer à s’emparer de cette question en ayant à cœur d’être « philosophie » et pas « neurobiologie », « sociologie », « psychologie » ou que sais-je encore… Comment ? Réponse : en ayant à cœur que le philosophe, à la différence du vulgaire, ne saute pas par-dessus lui-même. Par « sauter par-dessus soi-même » j’entends ceci : la « vraie » philosophie s’attache toujours à prendre en compte le fait que le discours qui est tenu est un discours dans lequel il y a un « sujet » (homme qui est conscience et volonté) qui est l’auteur de ce discours et sans lequel nul discours ne peut ni raisonnablement, ni réellement être tenu. Ainsi certaines philosophies ayant déclaré la « mort de l’homme » et tenu pour négligeable voire néant l’importance du « sujet » sont-elles dans l’illusion : ne voyant pas que ce qu’elles croient pouvoir tenir pour négligeable (conscience et volonté en l’homme) est cela même sans quoi elles ne pourraient pas même tenir le discours qu’elles tiennent. Car : comment « tenir un discours » sans une « conscience » pour se scinder du monde et le mettre à distance pour le penser, et comment « tenir un discours » sans la « volonté » de le faire et si à l’égard de ce qui sort de nos bouches (produits de nos discours) il y a autant de liberté qu’en a un pommier, sans volonté aucune, à l’égard de ses pommes, par lui produites ? Quel sens y a-t-il à dire que ce que je dis en cet instant n’est qu’une émanation involontaire de cerveau de type géléoquien ? Et quel sens y aurait-il à « vouloir » convaincre mon lecteur lors même que nos cerveaux respectifs ne pourraient de toutes façons, chacun de leur côté, produire que les seuls produits d’un Géléoc chez Géléoc, et d’un Dupont chez Dupont ? N’arrive t-il point pourtant qu’au gré d’un échange nous en venions à changer de point de vue du fait de telle nouvelle chose qui vient de nous être dite ?

Résumons-nous. Nous avons vu la question que la philosophie doit continuer à faire sienne (« qu’est-ce que l’homme ? ») ; ensuite nous avons vu comment il s’agit, en philosophe, de s’y rapporter (en intégrant le fait que c’est toujours « moi » [un « moi », un « je », un « sujet »] qui pose cette question et qu’il ne saurait en être fait abstraction sous peine de sortir des rails de la vraie philosophie et de dérailler en des contrées mystiques ou poétiques qui, pour belles qu’elles soient, n’en sont pas moins « à l’ouest » eu égard à la vérité).

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