Arborescences (8) et retour à la (vraie) philosophie…

24 février 2018

Taper philosophiquement sur la philosophie…(suite)

Ce que la philosophie ne saurait être, non plus… : elle ne saurait tenir tout entière dans cet exercice improbable répété chaque année par des milliers et des milliers de lycéen, la dissertation conceptuelle attendue à l’épreuve du bac.

Il m’est arrivé de lire certaines copies notées très haut au CAPES et à l’agrégation. On me pensera fort probablement jaloux de ce que je n’ai pas moi-même été capable de faire mais je peux le dire à présent : si être philosophe c’est être capable d’entrer dans une mécanique conceptuelle hors sol et de déduire ou induire certaines choses d’autres choses sans jamais fouler le vrai sol de ses pieds de philosophe, je dois concéder que c’en est fini pour moi : jamais je ne pourrai me résoudre à ce que ma propre activité philosophique se résume et se réduise à cet exercice académique idiot qui sert de mesure pour recruter les supposés « bons profs ».

Par analogie, cela me fait penser à cet étudiant incroyable…que j’ai eu le plaisir, ou le malheur – c’est selon – de croiser sur ma route et qui avait eu « les meilleures notes » à l’examen de « management ». Ce type qui avait encore une fois les meilleures notes à un examen universitaire de « management » avait réussi à se faire virer d’un de ses stages (« allo, euh…oui…votre étudiant en stage chez nous, vous voudriez bien passer le reprendre ? »). Pour l’avoir côtoyé, je sais que cet étudiant aurait été capable d’apprendre et de réciter par cœur l’annuaire téléphonique pour décrocher son examen (il eut d’ailleurs probablement surpassé, ce faisant, Jacques Villeret dans ses prouesses avec les allumettes dans…un certain film dont mon éthique personnelle m’interdit de citer le titre). Je le sais puisque je l’ai entendu, dans mes oreilles ébahies, réciter à n’en plus finir les fonctions d’un logiciel là où nous lui demandions…d’aborder les choses avec le recul qu’on est censé voir exister chez un cadre ou futur cadre. Lorsque nous tentâmes, ma collègue et moi, de lui expliquer qu’il eut été bon d’être un peu plus pédagogue, le malheureux étudiant – dont je ne me moque pas et à l’égard duquel j’éprouve davantage de pitié eu égard à son mode de fonctionnement véritablement inadapté – ne trouva rien d’autre à dire en substance que « mais…j’ai été pédagogue, je pense, car j’ai noté les points de mon propos au tableau » (« Ah ben voui…mais là…vous comprenez bien, cher ami, que ce n’est pas en recopiant l’annuaire au tableau que…vous allez vous faire être pédagogue »). Et, je le répète, ce type avait « la meilleure note en management ». Ce type était « estampillé » le meilleur des managers de demain…du point de vue universitaire (où l’on se rend compte que la préparation de nos étudiants au monde de l’entreprise, et « l’insertion »…ce n’est pas gagné par avance, loin de là). Où l’on comprend, et c’est là que je veux en venir, que « le système » (universitaire en l’occurrence) est amené à juger « très bon » quelqu’un…avec qui personne ne voudrait travailler (c’est pas un peu embêtant, ça, cher lecteur ?) . Et il en est de même en philosophie, je pense : sans entrer dans des généralisations abusives, et critiquables parce qu’abusives, je crois toutefois pouvoir dire que le système produit de « très bons professeurs » mais, hélas pas encore, en certains cas, les élèves capables de supporter leurs cours pendant plus de cinq minutes. Resterait à se demander si le système doit se mettre en quête de nouveaux élèves, de nouveaux étudiants capables de supporter certains cours produits par certains « très bon profs, aux yeux du système » ou…apprendre à se remettre en question. En philosophie, il n’est pas dit que réfléchir un peu soit, à bien y penser, si mauvais que cela pour la santé de l’âme…;-)

Quoiqu’il en soit, « la vraie vie est ailleurs » et « la vraie philosophie » est ailleurs que dans les mailles serrées de ces dissertations qui s’écrivent bien souvent au ciel des idées et qui se briseraient en mille morceaux dès le début de la première tentative d’atterrissage et de prise de contact avec le sol de la vraie vie.

Où est, alors, la philosophie ? Elle me semble être ailleurs que dans l’abstraction pour l’abstraction, elle me semble être ailleurs que dans un exercice rhétorique en boucle tournant tel un hamster dans une partie du monde coupée de l’ensemble du reste du monde, dans une relation davantage rapprochée avec la vie quotidienne telle que nous la vivons. Elle me semble devoir surgir comme une sève de l’humain, comme ce merveilleux produit que seul l’humain en tant que tel peut générer.

Philosophie…

Après le Master 2, j’ai envisagé de faire une thèse. J’ai pris contact avec un prof. J’ai bien senti, alors, ce qui allait se passer…et ce qui faisait que jamais je ne pourrais entrer dans un tel compromis fait de compromission… On m’écouta, puis…on m’expliqua que j’avais un beau projet et…qu’il me faudrait changer quelques petites choses pour pouvoir être accompagné… : les petites choses à changer me parurent grandes, elles me parurent même à ce point gigantesques que les intégrer fut revenu à suivre non plus le projet qui me passionnait mais…le projet susceptible d’intéresser le prof ou un autre monde au-delà où il est de bon ton de véhiculer des conceptions dans l’entre-soi, des conceptions d’Universitaires se reconnaissant entre eux. De ce monde-là, je ne voulus point. Je décidai, au lieu de cela, d’aller faire des conférences de ci, de là, d’inspirer fort et de sentir entrer en moi le vent de la liberté, au lieu d’être placé sous oxygène dans un milieu universitaire étouffant.

Tout comme je ne voulus point qu’un éditeur, ayant trouvé intéressant un de mes projets d’écriture, me refourgua, en lieu et place de mon propre projet, un projet autre : celui de reprendre la coordination d’un ouvrage qu’on avait laissé imprimer par mégarde en se rendant compte au dernier moment que son auteur l’avait « pondu » sans égard pour le programme qui…venait de changer (« Ah ben voui…là c’est un peu con quand même… »). Il est vrai que publier un ouvrage de préparation à un concours qui prépare…à un programme qui n’est plus d’actualité, c’est…comment dire… « un peu ballot »…pour tout éditeur qui se respecte. Et il est tout aussi vrai qu’en ce qui me concerne, je préfère avancer dans mes propres chaussures que dans celles d’autres qui ont, comme qui dirait, un caillou en elles.

En philosophie, face à mon projet, on me fit donc un sourire, comme on en fait un à un enfant qui voudrait conduire la voiture, puis on tenta de m’expliquer que…mon projet, pour se réaliser, devrait entrer dans une dialectique qui consiste à basculer dans autre chose que ce qui m’intéresse, pour advenir pleinement. Seuls les philosophes sont capables de telles inepties…

Comme quoi de la grande intelligence à l’entrée dans la grande bêtise, il n’est besoin parfois que d’un pas supplémentaire…

Ceux à qui je proposais d’entrer dans une réflexion personnelle que j’eus plaisir à mener, me proposaient donc une chose : entrer dans le moule, entrer dans la case ; à moi qui suis d’accord à 200 % avec Joseph Schovanec pour déclarer haut et fort qu’il nous manquerait une case si nous cédions à la tentation de nous enfermer dans une seule d’entre elles…

Bref, en acceptant de m’écouter, et en croyant pouvoir « m’avoir » – au sens propre comme au sens figuré – on avait manifestement parié sur le mauvais cheval.

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