Travail (2) : Jusqu’où aller « trop loin » pour savoir « ce que nous valons » ?

24 novembre 2017

-« Philippe, je voulais aussi te demander autre chose, mais…ça ne concerne pas le travail que nous faisons ensemble. C’est plus « à titre personnel ». Je voulais te demander si… : si tu serais d’accord de…rencontrer ma fille… »

– « Hein ? Rencontrer ta fille ?,…tu n’envisages tout de même pas de… Enfin : tu sais,…je suis déjà marié !:-)

– « Hi, hi, hi…Non, c’est pas pour ça… C’est que… Tu vois, c’est pas simple avec elle…

– « Elle a des problèmes ? »

– « Ben…comme je sais que tu aides des étudiants, je me disais que… »

– « Tu te disais… ? Tu te disais que…quoi ? »

– « Je me disais que tu pourrais peut-être la voir parce que : c’est une excellente étudiante mais,…au moment de son Master 2, si ça s’est bien passé au niveau des examens – elle a été major de sa promo !:-) – c’est pas tout à fait pareil au niveau du stage… »

– « Tu veux dire quoi ? »

– « Ben,…le directeur de la structure n’a pas été très sympa, en fait ! Il lui a dit qu’elle ne comprenait rien à rien, que c’était pas possible d’être « bac+5 » et de comprendre aussi peu, que lui il n’était pas « bac+5 » et qu’il avait pourtant pigé certains trucs beaucoup plus rapidement qu’elle ! Et depuis… »

– « Depuis ? Quoi ? Depuis…quoi ? »

– « Eh ben,…depuis elle n’est plus pareille. J’ai l’impression qu’elle n’est pas bien. Elle dit qu’elle s’est trompé de route, qu’elle n’a pas le niveau pour décrocher un concours dans le domaine professionnel qui l’intéresse pourtant depuis si longtemps,…Elle ne fait rien, elle reste tourner en rond à la maison, elle n’essaye même pas d’aller chercher un boulot alors qu’elle a son master en poche… Bref,…tu ne voudrais pas la voir ? »

Quelques jours plus tard…

J’ai rencontré cette « gamine », – comme on dit quand on a bientôt un demi-siècle d’expérience de la vie sur cette terre et qu’on parle d’un jeune qui n’a, tout au plus, qu’un quart de siècle… – et ce que j’imaginais déjà s’est trouvé confirmé par ses propos.

Je l’ai reçue à mon bureau, sur le temps de midi. En l’écoutant, en plaisantant un peu avec elle, elle s’est sentie peu à peu plus à l’aise. Elle m’a parlé et je lui ai simplement livré mes impressions, en lui faisant part de ma propre expérience, un peu difficile également, sur un de mes premiers postes.

Ce que je lui ai dit…

Ce que je lui ai dit, c’est que parfois dans l’existence certaines personnes parlent de nous : parfois « en bien », mais…parfois « en mal » aussi  ; ça peut être au travail…mais aussi ailleurs.

Je lui ai raconté que j’avais vécu sensiblement la même chose : pas la même chose « exactement », mais pas loin. Et je lui ai dit que j’avais fait la même erreur qu’elle.

– « Quelle erreur ? » m’a-t-elle demandé

Et j’ai poursuivi : nous faisons parfois l’erreur de croire que ce que l’autre dit de ce que nous sommes, de ce que nous valons est suffisant pour que nous ayons une idée de ce que nous valons, de ce que vaut notre travail.

J’ai moi-même fait cette erreur quand j’avais à peu près son âge. J’ai écouté un type qui avait de l’expérience, qui avait « roulé sa bosse » comme on dit ; un type qui, en raison de son expérience, me semblait pouvoir détenir la vérité sur « ce qui est vrai », sur « ce que vaut un jeune (comme moi hier, comme elle maintenant) au travail ». Et quand ce type, sans prévenir, m’a un jour convoqué pour me dire que rien de ce que je faisais ne convenait (bref…que j’étais nul…), j’ai failli…m’évanouir !

« Normal ! » ai-je poursuivi, en m’adressant à la « gamine » de ma collègue : « quand on fait reposer ce qu’on vaut sur ce que l’autre pense de nous, on s’expose au risque de croire qu’on ne vaut rien dès que cet autre en vient à nous critiquer durement ».

Aujourd’hui, j’ai trouvé une porte de sortie, face à ce type de situations…

Au lieu de dire « j’ai compris, par tes propos, ce que JE vaux », je dis ou pense « j’ai compris CE QUE TU PENSES de ce que je vaux ».

Au lieu de croire (erreur de jeunesse…) que l’autre m’indique CE QUE JE SUIS, j’ai compris qu’il me livre, d’abord et avant tout, que CE QU’IL A DANS SA TÊTE au sujet de moi, de mon travail.

La différence est de taille ! Si nous voulons faire simple, très très simple, nous pouvons prendre un exemple. Si quelqu’un me déclare : « tu n’es qu’un idiot qui écrit des choses inutiles sur ce blog », je ne lui réponds pas :

– « Bon…OK, je vois maintenant CE QUE JE SUIS (« un idiot ») et CE QUE VAUT MON TRAVAIL (c’est « un tas de choses inutiles »)

Je lui réponds plutôt :

– « Bon…OK, je vois CE QUE TU PENSES de ce que je suis et CE QUE TU PENSES de mon travail. »

En résumé : l’autre, qui me parle (…ou, pire, ne me parle pas pour mieux me « communiquer » son mépris à mon égard, pour mieux inoculer son poison) me livre : non pas CE QUE JE SUIS – la meilleure preuve tient dans le fait que « d’autres » me voient « autrement » – mais CE QU’IL Y A DANS SA TÊTE et parfois, pour ne pas dire « bien souvent », ce n’est guère que SA vision des choses, SA conception, SON image à lui, à elle, de ce que je suis, de ce que vaut mon travail.

C’est pourquoi…

J’ADORE l’ « entretien annuel d’évaluation »…

J’exagère à peine, en disant que « j’adore l’entretien annuel d’évaluation »… (bon…si j’exagère, mais bon…vous allez comprendre en lisant ce qui suit…)

J’adore ce moment car, depuis des années et des années, je vois des collègues qui sortent « joyeux » de cet entretien (« le chef/la cheffe m’a dit que je travaille bien ! Youpi ! Youp la boum ! C’est la fête !!! » ; et d’autres qui…sortent de là totalement « plombés » [quand c’est mal fait, à mon sens…], totalement « dépités » (« Ouah…je me suis senti tellement mal après avoir entendu ce que j’ai entendu… », « je suis rentré chez moi et…j’ai pas dormi… », « et…comme j’ai pas dormi, je travaille moins bien et…le chef/la cheffe va penser : que je suis bel et bien nul, que mon travail est bel et bien catastrophique »…).

Quand je dis que « j’adore l’entretien annuel d’évaluation », c’est parce que, à la différence de bon nombre de collègues croisés au fil des années dans diverses organisations, je perçois cet entretien comme un entretien qui me permet certes de voir si je peux découvrir des pistes pour améliorer ce que je fais (et ce que je suis, par voie de conséquence), mais surtout…d’évaluer mon chef/ma cheffe… (eh ben oui !:- )!!!)

Eh oui ! Car…ce que l’autre nous dit de nous, dit aussi (et surtout…) des choses sur lui !

L’accès à…un âge avancé n’a pas que des désavantages : en certain cas, cela permet même d’être un peu plus détendu à la veille d’un entretien d’évaluation car :

Oyez, oyez bonnes gens ! Qu’on se le dise ! Non, nous ne nous réduisons pas à ce que l’autre dit de nous ! Et il est même bon, ne serait-ce que pour sa propre santé mentale, de bien intégrer ce point : ce que l’autre pense et dit au sujet de ce que je suis, m’apprend « ce qu’il pense et dit » (et non : « ce que je suis »).

Faut-il en conclure qu’on peut se moquer éperdument de ce que les autres pensent de nous, puisque c’est « ce qu’ils pensent » (et que ce ne serait pas du tout « nous » tels que nous sommes hors de ces regards posés sur « nous ») ?

Je répondrais en bon normand (que je ne suis pas…) : OUI…et NON.

NON, il ne s’agit pas de se moquer « éperdument », « totalement », « complètement » de ce que les autres pensent et disent de nous. Si Pierre me dit que je suis malpoli et que Paul, croisé le lendemain, me dit que je parle mal, et que Jacques, croisé le surlendemain, me dit que je pourrais lui parler un peu mieux, c’est qu’ « il y a un faisceau d’indices » comme aiment à le dire les juristes. C’est que manifestement il y a un certain « accord de tous » (objectivité) concernant ma façon de parler et que ce n’est pas « uniquement le point de vue d’UNE SEULE personne » (subjectivité, point de vue « subjectif »). Ne nous moquons donc pas de ces pistes qu’on nous donne : elles sont un moyen de s’améliorer, elles sont…un bon moyen de « développement personnel » !

-Et, en revanche, OUI, on peut (et même « on doit ») se moquer éperdument de ce que l’autre nous dit de nous, lorsque le propos tenu est manifestement abusif et ne vise, tout aussi manifestement, qu’à nous faire du mal.

A l’évidence, le directeur que cette jeune avait eu le malheur de croiser sur sa route était un individu malveillant. Etait-il jaloux de cette étudiante ? Etait-il vexé d’être moins diplômé qu’elle ? Ou bien s’agit-il d’autre chose ? Une chose est certaine : il avait été violent verbalement et cela laissait des traces. Cette jeune allait devoir prendre le temps de « se reconstruire », après qu’une telle violence ait, pour partie, porté atteinte à son intégrité psychique.

Qu’avait donc ce directeur ? Pourquoi avait-il eu ce comportement destructeur ?

Un jour j’ai lu une formule qui disait « la violence est un clignotant de souffrance » (Claire Brisset, je crois, si ma mémoire ne me joue pas des tours, Claire Brisset, ancienne « défenseure des enfants »). Qui sait, peut-être la violence de ce directeur n’était-elle que la réponse que ce dernier avait trouvée pour « gérer » une violence dont il avait lui-même été victime dans sa propre jeunesse ? Peut-être lui avait-on dit dans son enfance qu’il était « nul », qu’il n’était « qu’un bon à rien, même pas capable de décrocher un diplôme » et…peut-être cette étudiante avait-elle représenté à ses yeux l’occasion de se venger de ces « personnes diplômées » dont on fait l’éloge, alors que lui…on l’avait réduit à n’être qu’un moins que rien : qui sait ?

C’est ainsi, en tous cas, que celui qui a été victime devient bourreau. Et c’est ainsi, également, que, régulièrement, nous entrons dans le cycle de la perpétuation de la violence. Mais ça, c’est une autre histoire…et ce serait un autre article…

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