Gestion d’équipe, gestion de la « petite famille » : même combat ?

22 novembre 2017

« Au départ, vois-tu, mon enfant…euh…le Môsieur et la Madame, ils s’aiment bien et…euh…enfin, tu vois quoi… (non ?) : ben…ils sont tellement contents d’être ensemble, comme ton papa et ta maman, qu’ils décident de…(enfin…) : oui, ils décident que un c’est bien, que deux c’est mieux, mais que trois : ça serait encore mieux… Et c’est donc comme ça que tu es né(e). » (J’ai senti mon gamin, comme qui dirait, un tantinet dubitatif…)

Dès le départ, j’avais senti que gérer une famille, ça n’allait pas être « fastoche ».

Déjà,… Déjà alors qu’il était encore tout petit, l’un de mes deux gars était venu me voir. Je rangeais mes livres de philo. Il était tout petit. Je suis incapable de dire quel âge il avait mais…je sais en tous cas qu’il parlait ! Il parlait et là, je sentais qu’il voulait me demander quelque chose. Il ne pouvait pas tomber mieux : avec un papa « bac+4 » en philo, il pouvait poser toutes les questions, y compris les plus « métaphysiques » (du genre : Dieu, l’âme, et toutes choses qui interrogent comme « qu’est-ce qu’il y a après les nuages ? Ça s’arrête ? Et si ça s’arrête à un endroit, qu’est-ce qu’il y a après là où ça s’arrête, derrière ?… »). Bref, j’étais armé ! Et j’étais prêt. Et là…

Là, il m’a regardé. J’ai regardé vers le bas (pour une raison que j’ignore, quelques années plus tard je regarde maintenant davantage vers le haut quand on se parle…) et il m’a demandé un truc simple. Un truc d’allure aussi simple que « elles sont où mes clefs ? », ou bien « tu as mis où le beurre ? » : un truc « d’allure simple » mais « d’allure… » uniquement…

Il m’a demandé ceci :

– « Papa,…j’avais quel âge quand j’étais petit… »

Là…comment dire… « ça m’a tué » : ce fichu gamin, ce truc improbable venu de je ne sais où, du croisement d’un spermatozoïde et d’un autre machin, il « osait » (car c’est quand même osé !), il « osait », dis-je, me faire descendre de mon piédestal et mettre à l’épreuve mon immense savoir philosophique. Bref, ça se confirmait : « ce n’était pas gagné ». J’avais matière à me faire du souci en ce qui concerne la « gestion de famille ». La statue de mon « savoir » venait d’être déboulonnée…

Pire : quelques années plus tard, mon « savoir être » subirait, sans que je le sache encore, le même sort. Ce « savoir être » allait, lui aussi, en prendre pour son grade…

Venons en à la suite…

Je suis en général (c’est ce que je crois, en tous cas, mais il faudrait lui demander son avis) assez respectueux de ma compagne et quand elle dit quelque chose à mes gars, j’essaye de « faire bloc », de la soutenir si besoin dans ce qu’elle a à dire. Mais là… Dernièrement… Comment dire ? Disons que « j’ai pas pu » : je n’ai pas réussi à tenir…

C’était avant l’été. Et pour « briefer » mes gars, ma compagne s’était mise en tête de « leur dire deux mots » pour qu’ils aient une attitude correcte pendant les vacances au camping. L’échange avait commencé à peu près ainsi :

– « Bon, en tous cas, je compte sur vous pour BIEN VOUS TENIR au camping ! Hein ? C’est compris… ? Vous avez intérêt à BIEN VOUS TENIR ! »

Et là, il s’est passé un truc. Comment dire… Un truc qui fait que – pourtant philosophe sinon de nature, au moins de formation –, je n’ai pas réussi à conserver l’état de sérieux et de sagesse qui m’est coutumier. Bref : j’ai craqué… Mon « savoir être » a commencé à se fissurer…si vous voyez ce que je veux dire…

Ce qu’il s’est passé c’est très exactement ceci : ma compagne a donc dit et répété qu’il allait « falloir bien se tenir au camping » et là, mon gamin, sans même lever la tête, sans même sourire a répondu ceci :

– « Pourquoi ?… Le terrain sera en pente ? »

Là, je dois dire que…j’ai frisé l’apoplexie (* apoplexie = suppression brusque de l’activité de cerveau avec perte de connaissance)…

C’était comme la rencontre de deux courants contraires : venant de ma gauche une irrépressible envie de partir dans un fou rire inextinguible (* inextinguible = qu’on ne peut éteindre, apaiser ; « mais pourquoi je donne encore une définition, moi ? ») qui, comme un tsunami n’allait pas tarder à m’emporter et…venant de ma droite une volonté farouche de continuer à soutenir ma compagne, contre vents et marées, dans la mission éducative dont elle se sentait investie, tout à fait à raison, en tant que mère.

Et là…je me suis senti comme une « cocotte minute » : sous pression. Le couvercle du sérieux tenait mon fou rire intérieur tant qu’il le pouvait mais, la soupape demeurant introuvable, je sentais qu’il allait arriver un malheur… Les premiers symptômes étaient apparus : mon visage restait avec un air sérieux mais…des larmes coulaient de mes yeux et commençaient à perler en direction de mon cou…

A un moment, ne pouvant plus tenir, je suis sorti…(c’est pas « top ! », mais comme quoi la « toute-puissance » n’est pas encore à portée de main pour nous autres les humains…) et j’ai fondu en larme : j’ai pleuré de rire…. J’ai tellement pleuré de rire, tellement versé de larmes que je me sentais presque totalement desséché…

Comme je m’y attendais, ma compagne n’a qu’assez peu apprécié ce virage que je venais de prendre, malgré moi, en matière de gestion de mon « savoir être ».

Elle a juste dit : « et toi…ça te fait rire… »…

Tout ceci pour vous dire que…

Gérer une équipe c’est pas facile… 

Gestion de « famille », gestion d’ « équipe » : tout cela n’est guère facile. Je ne vous apprends rien (d’ailleurs, je me demande même pourquoi j’écris ici, mais bon…puisque j’ai commencé…).

C’est ça qui est difficile, de mon point de vue : « il arrive toujours des trucs auxquels on ne s’attend pas », « il arrive toujours des choses auxquelles on n’a pas été préparé » et l’édifice de nos certitudes (« moi, je sais », « laissez…je sais gérer »…) finit bien souvent par se craqueler de toutes parts.

Bref, chaque jour il se passe quelque chose qui fait que vous vous dites : « bon sang…comment puis-je réagir quand on me dit cela ? », « quelle attitude dois-je avoir quand ils me font ce coup-là ?!? »

J’ai bien essayé, intérieurement, le discours du genre : « sales gosses ! Bande de mal éduqués ! » mais j’ai rapidement senti que ça risquait légèrement de se retourner contre moi et de ne pas jouer en ma faveur…

Comme disait l’un de mes collègues, lors d’une formation que nous suivions : « c’est vraiment épuisant de manager des équipes ! ». Il s’agissait d’une formation « développer votre leadership » et je m’étais dit que j’allais « faire d’une pierre deux coups » en récoltant des conseils susceptibles de me servir non seulement au niveau professionnel mais…au niveau familial.

Et je me souviens très bien de ce que je lui avais répondu, à ce collègue…

… « mais qu’est ce que ça fait grandir ! »

C’est ce que j’avais répondu au collègue, ou en tous cas, ajouté au pot commun de la discussion : « Qu’est-ce que ça fait grandir ! ».

C’était venu du fond du cœur : « Qu’est-ce que ça fait grandir ! »

Au départ, je n’étais pas spécialement partant pour « avoir des enfants » comme on dit. Au départ, je n’étais pas spécialement partant, non plus, pour « avoir une (petite) équipe à gérer » dans le cadre d’un « service », ou d’un « groupe projet ».

Puis…les années passant, je suis devenu père de famille (comme chacun sait «il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau »…) . Les années passant, il m’a également été donné d’accompagner ici un « service », là une « équipe projet » et je me suis alors rendu compte qu’effectivement c’est « prenant », c’est « fatigant », c’est même « éprouvant », voire « épuisant » parfois mais : « Qu’est-ce que ça fait grandir ! ».

Cela « fait grandir » vraisemblablement parce que :

-ça force à se confronter à d’autres visions, d’autres attitudes, d’autres conceptions et à « composer » avec tout cela…

-ça force à « se décentrer », à faire en sorte de voir les choses d’un autre point de vue (à « élargir l’horizon »  comme dit le philosophe Kant1), à se mettre en pensée à la place de l’autre pour essayer de comprendre à partir de quelle perspective il perçoit les choses et se pose plutôt tel type de questions, au lieu de tel autre…

-ça permet, aussi, de développer une merveilleuse compétence, rarement mentionnée, sauf erreur de ma part, dans les « référentiels de compétence » : « savoir s’attendre à l’inattendu » !2

Savoir s’attendre à l’inattendu : peut-être est-ce cette compétence d’allure paradoxale (car comment pourrait-on « s’attendre » à « l’inattendu » ? Serait-il encore « inattendu » si… « on s’attend » à le voir surgir?). Peut-être est-ce cette compétence-là, dis-je, « savoir s’attendre à l’inattendu » qu’il nous faut tenter d’acquérir : en tant que « parents » (pour certains d’entre nous), en tant qu’ « enseignants » (pour certains d’entre nous), en tant que « chefs » (d’entreprise, d’équipe,…). Et peut-être même : « en tant que citoyens » ? Voire…en tant que « citoyens du monde » ? Un « monde » dans lequel nous avons à vivre et qui n’avait prévu ni le 11 septembre 2001, ni « le Bataclan », ni…quantité d’autres choses.

Finissons sur ce paradoxe, merveilleusement souligné par Ken Robinson3 dans une conférence « TED », absolument extraordinaire à mon goût, accessible sur Youtube : l’école doit « préparer au monde de demain », or…nul ne sait…ce que sera ce monde de demain.

Cela devrait, me semble-t-il, nous conforter dans l’idée que si, certes, il est « difficile » de manager une famille (« manager une famille » est une façon de parler…), de manager une équipe, c’est aussi : une merveilleuse façon (parmi d’autres, bien entendu) d’apprendre à grandir, en devant régulièrement sortir de sa zone de « connaissance », de sa « zone de confort ». Et s’il n’est guère aisé de faire face à cet inattendu quotidien qui risque de nous attendre après chaque nouveau virage venu, peut-être pouvons nous, en tous cas, nous efforcer de développer en nous cette compétence, que nous venons d’évoquer : « savoir s’attendre à l’inattendu »… ; non ? Ne pensez-vous pas ?

Parfois certains étudiants me demandent : « Monsieur, à quoi devons-nous nous attendre lors de l’échange avec le jury ». Ma réponse est toujours la même, et elle pourrait se résumer comme suit : « attendons-nous à tout, y compris et surtout à l’inattendu, ainsi nous ne serons pas surpris, ainsi nous serons prêts le moment venu ! »

THE END

PS (post-scriptum) : mon petit doigt (que j’écoute beaucoup) m’informe que ces « petits moments de partage » (les articles comme celui-ci) continuent à voyager : Brest, Paris, Marseille, Madagascar, Mexique, Etats-Unis, Canada, Irlande,… Bien que m’efforçant de m’attendre à l’inattendu, j’avoue que…je ne m’y attendais pas vraiment…, mais ça…il fallait bien s’y attendre, sans doute, me dis-je. 😉

J’allais oublier : si vous voulez vous abonner (« oui, c’est gratuit…et surtout pour les Bigoudens »…), et recevoir une alerte vous indiquant l’arrivée d’un article, c’est faisable à partir du blog : en bas à droite…).

1Philosophe du XVIIIe siècle. Idée présente dans son ouvrage intitulé : Critique de la faculté de juger.

2J’emprunte la formule à Edgar Morin

3Ken Robinson, grand spécialiste de l’éducation, nous fait bénéficier de quelques conférences sur Youtube (avec traduction en français pour ceux que cela intéresse). Je suggère également la lecture de ses trois ouvrages : Ken Robinson (2009), L’élément. Quand trouver sa voie peut tout changer ! Editions PlayBac, 2013 ; Ken Robinson (2013), Trouver son élément. Comment découvrir ses talents et ses passions pour transformer sa vie ! Editions PlayBac, 2015 ; Ken Robinson & Lou Aronica,(2015), Changez l’école ! La révolution qui va transformer l’éducation. Editions PlayBac. 2017.

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