Concentration et présence à ce qu’on fait

Concentration et présence à ce qu’on fait

12 novembre 2017

Il n’y a pas qu’à l’école et la fac qu’on apprend des choses…

C’est ce que je me suis dit en sortant de la boulangerie, ce matin. Je vais vous raconter ce qui s’est passé…

Une petite remarque préalable, toutefois, avant d’entrer dans cette petite histoire du quotidien. On pourrait se dire que l’événement auquel je vais faire référence est un événement de rien du tout, un événement qui mérite à peine d’être mentionné. J’ai acquis la conviction qu’au contraire, c’est dans l’expérience et une analyse même modeste de ces « événements de rien du tout » qu’on peut apprendre quantité de choses (et se coucher un peu moins idiot le soir 😉 ). C’est même à partir de la répétition d’événements « particuliers » du même type qu’on peut faire émerger un ensemble de petits préceptes généraux, tous simples, à se donner ensuite et à suivre pour vivre mieux cette vie qu’il nous est donné de vivre.

Ce qui s’est passé, c’est tout simplement la chose suivante. Je venais de faire le nécessaire pour le « petit déj du dimanche » (un rituel sacré, dans ma petite famille, auquel il serait, par définition, « sacrilège » de ne pas s’adonner : à tel point que, pour tout vous dire, j’oserais à peine rentrer chez moi si je devais un jour revenir bredouille de cette quête dominicale;-) ) : je venais de commander le pain et quelques autres gourmandises et le moment était venu de payer. Je décidai de payer en liquide et j’agitai mon billet de dix devant la boulangère. Cette dernière m’avait déjà semblé un peu nerveuse, un peu stressée. Je l’avais observée : fonçant pour aller chercher ici le pain, là les pains au chocolat. Il n’y avait pourtant que deux ou trois personnes à servir après moi et deux boulangères pour y arriver : la mission ne paraissait ni impossible, ni insurmontable à première vue. Ne comprenant pas bien pourquoi « ma » boulangère fonçait autant, mais appréciant en général les gens qui accomplissent assez rapidement leur devoir, j’étais presque prêt à me féliciter de cette rapidité. Reste qu’en tentant de me rendre la monnaie, ma chère boulangère s’y prit si rapidement pour accumuler dans sa main cette petite monnaie à me rendre puis me l’adresser qu’elle fit un lancer, de l’une des pièces, digne des meilleurs moments de nos jeux olympiques : la pièce partit valdinguer dans un coin, pour cogner dans un meuble puis repartir dans l’autre sens. Quelque peu interloqué, tout comme sa collègue boulangère, j’observai la suite de la scène. Sous mes yeux ébahis, ma boulangère fort sportive se baissa rapidement, ramassa la pièce puis, rassemblant ses derniers efforts, atteint la ligne d’arrivée en un temps record : ma main, où elle déposa la menue monnaie…

Dernier détail de cette petite histoire qui pourrait n’être jugée, à tort, que comme un ensemble de détails inutiles : je n’avais pas encore fermé ma main sur la monnaie que ma boulangère olympique était déjà partie servir un autre client. Elle réussit, toutefois, à me dire « bonne journée », tandis que je m’apprêtais à quitter l’antre olympique…

Pourquoi cette petite histoire ? Tout simplement pour noter quelques petites choses que tout le monde a observé un jour ou un autre :

-faute de concentration sur ce qu’on cherche à faire, on passe parfois le double de temps à faire ce qu’on a à faire. Il n’est pas idiot de le noter à une époque où les sollicitations diverses et variées de nos maîtres technologiques (je veux dire : les « smartphones » par exemple…) viennent, si on ne fait pas le nécessaire, régulièrement parasiter nos démarches volontaires quotidiennes.

-en voulant faire certaines choses plus vite (et plus vite que vite…) on finit parfois par les faire moins vite que si on s’était contenté de les faire sinon lentement, au moins à une vitesse « normale ».

-en étant déjà ailleurs que dans le présent, on risque de ne plus offrir le présent (cadeau) de sa présence aux autres.

« Toujours plus vite » : au risque de l’inefficacité ?

Notre attitude est manifestement déterminante en tout cela : pourquoi faire « le plus vite possible » ce que nul ne nous demande de faire à une telle vitesse ? Pourquoi se mettre en situation de stress et de panique pour traiter « en urgence » ce qui…ne relève pas de l’urgence ? Après tout, dans cette boulangerie, je n’étais pas dans un hôpital, je n’étais pas aux urgences, il n’y aurait pas eu « mort d’Homme » si on m’avait servi plus calmement, moins rapidement, avec moins de cette émotion de stress qui se propage rapidement tout autour de soi quand quelqu’un se met dans un état de panique.

Qu’on se rassure : je n’ai rien contre « ma » boulangère, et je retournerai même lui acheter du bon pain bien avant dimanche prochain.

Qu’elle se rassure : elle n’est pas la seule à « vouloir faire vite » quand il serait tout aussi bien de « faire un peu plus lentement » ou « un peu moins rapidement ». Peut-être se rappelle-t-elle, même, ce dimanche, où c’est moi, sur ce coup-là, qui étais vraisemblablement un peu stressé au vu de la queue de clients s’accumulant derrière moi. Je m’évertuai alors à dégainer rapidement ma carte de paiement pour payer vite et laisser la place au suivant. Ce jour-là, ma chère boulangère, sourire en coin, me lâcha : « nous n’acceptons pas, pour le moment en tous cas, la carte vitale… » (sans y prendre garde, j’avais sorti ma carte d’assurance et non ma carte de paiement). C-Q-F-D1, comme disent les logiciens.

A vouloir faire (trop) vite ce que nous voulons faire, il arrive bien souvent que notre façon de nous y prendre soit contre-productive : nous atteignons le contraire de ce que nous visions. Nous voulions aller vite, résultat : nous allons lentement. Nous voulions être efficaces, résultat : nous n’atteignons pas la cible ou atteignons une autre cible que celle initialement visée. De là à dire que pour songer à être plus efficace il faudrait parfois savoir aller voir du côté de certains « éloges de la lenteur »2

1

C.Q.F.D = « Ce Qu’il Fallait Démontrer ».

2 Carl Honoré (2004), Eloge de la lenteur. Et si vous ralentissiez ? Marabout 2005.

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